Fondation
1er juillet 1863 – Dans un espace hors du temps
Au commencement, tout est gris. Un brouillard dense, insondable, s'étire à l'infini, sans forme ni contours. Une ombre humaine émerge, vacillante, comme hésitante d'exister. Perdue, elle laisse échapper une question, sa voix un souffle à peine audible :
— Qui suis-je ?
Le néant, à la fois immobile et frémissant, lui répond, sa voix résonnant comme un écho né de rien :
— Je peux te dire qui tu es… mais seulement si tu réponds à mes questions.
Deux formes spectrales surgissent de la brume et se joignent à la première. Silhouettes indéfinies, elles murmurent d’une seule voix :
— Nous t’écoutons.
L’air tremble. Une force invisible interroge :
— Comment est le sol ?
D’autres fumeroles s’élèvent, dansant autour des âmes errantes. Des murmures fragmentés, des souvenirs éclatés répondent :
— De bois, craquant sous le poids du passé… / De terre battue, rude et poussiéreuse… / Froid, glacé comme la mort… / Fait de hautes herbes, bercées par un vent sans souffle… / Couvert d’un épais tapis, amortissant le poids des regrets… / Taché de mon propre sang, témoin d’un crime oublié… / Horriblement boueux, engluant les pas des âmes perdues…
Les ombres s’assemblent, se superposent, s’étirent. La masse fantomatique grandit, s’agglutine, fusionne. L’espace questionne de nouveau, sa voix impassible, inéluctable :
— Pourquoi es-tu là ?
— Je veux que tout cela cesse… / Je suis mort… / Je cherche vengeance… / Je suis perdu… / J’attends le repos éternel…
Un frémissement parcourt le vide. Un point de lumière froide éclot en son centre, infime au départ, puis grandissant jusqu’à projeter des lueurs sur les spectres qui l’entourent. Une voix forte, intemporelle, s’élève :
— Ceux qui cherchent le repos ou croient qu’ils ne sont pas à leur place ici… qu’ils partent en paix. Que leurs noms s’effacent avec le vent, mais qu’ils laissent derrière eux les remords de leurs vies passées.
Certaines ombres frissonnent, hésitent, puis se dissipent dans un dernier soupir. Quelques volutes errantes se dirigent vers la lumière, qui les absorbe doucement.
La flammèche vacille, puis interroge à son tour :
— À quoi ressemblera notre nouvelle demeure ?
Des voix s’élèvent, hésitantes, incertaines :
— À une cabane, modeste et isolée… / À une ferme, perdue dans l’immensité des plaines… / À un petit appartement, confiné dans l’oubli… / À une chambre de bonne, perchée sous les toits du passé… / À une petite villa avec un jardin silencieux… / À une tente militaire, plantée sur un champ de bataille oublié…
Deux ombres avancent, plus déterminées, plus denses que les autres. Elles se penchent vers la lumière et murmurent, leurs voix imbibées de rancœur :
— Peu importe la forme de notre maison… Nous serons sur les chemins, traquant ceux qui nous ont trahis… Ceux qui ont donné les ordres…
Elles s’engouffrent dans la lumière, qui palpite et s’amplifie. Les ombres projetées à travers la masse spectrale se figent, dessinant les contours de colonnes éthérées qui s’élèvent, déchirant la brume.
La lumière questionne une dernière fois :
— Comment sera le sol de notre maison ?
Les voix répondent, tranchantes comme des serments gravés dans la pierre :
— De pierre, car nous n’aurons pas de tombes… / De marbre, pour que notre volonté y soit inscrite à jamais… / De métal, car nous ne pourrons abandonner…
Une onde d’énergie secoue l’espace. Le sol frémit, se métamorphose sous les pieds des âmes condamnées. Un marbre noir, veiné de bronze et d’argent, surgit sous la brume. Les ombres s’estompent, remplacées par d’imposantes colonnes qui semblent s’élever à l’infini, se dissolvant dans un ciel laiteux.
Et alors, dans cet espace hors du temps, la maison prend forme.
la maison
Modérateur : Chimel
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la maison
1er juillet 1863 — Dans un espace hors du temps
— Qui suis-je ?
Le néant, à la fois immobile et frémissant, lui répondit, sa voix résonnant comme un écho né de rien :
— Je peux te dire qui tu es… mais seulement si tu réponds à mes questions.
Des silhouettes humaines traversèrent la brume, se glissant entre les colonnes sans fin, leurs pas muets effleurant le marbre sombre.
— Nous t’écoutons.
La brume soupira, coulant lentement entre les fûts immenses comme une marée vivante.
— Quel est votre métier ?
Des voix dissonantes murmurèrent, comme des souvenirs lointains :
— Charpentier… / Potier… / Sculpteur… / Marin… / Apprenti… / Avocat… / Paysan… / Mineur… / Poète… / Soldat…
— Étiez-vous passionnés par ce que vous faisiez ?
— Oui… / Par obligation… / Au début, oui… / Je le détestais… / Bof… / Je n’ai pas eu le choix… / Je suis devenu mon travail…
Un souffle souleva la brume.
— Et à quoi ressemblera le lieu où vous échangerez vos pensées ?
Les réponses surgirent, comme des esquisses tracées dans l’air :
— Une taverne, avec de la bonne bière et des rires francs… / Un parc, vaste, orné de grands arbres en fleurs… / Le jardin de ma maison, baigné d’un soleil qui ne brûle pas… / Le fumoir feutré du Rotary Club… / Une grange, qui sent la paille sèche, avec trois vieilles caisses pour s’asseoir après une journée dans les champs…
Alors, la lumière, filtrant entre les colonnes, se fit plus vive. Un lampadaire spectral, ou peut-être un arbre incandescent, pulsa au rythme des mots.
Certaines ombres se dissipèrent dans un souffle. Celles qui restèrent formèrent un demi-cercle autour d’un nouvel espace : des estrades de bois blanc s’élevèrent, taillées dans la matière même du silence. Sept rangées s’empilèrent, reliées par de fins escaliers recouverts de tapis rouge sang.
Les spectres étaient plus denses à présent, leurs contours précis, leurs visages sculptés dans la fumée noire. Ils n’étaient plus des ombres, mais des reflets de vie.
— À ceux qui veulent contrôler leur haine pour mieux agir… abandonnez-la. Elle ne sera pas perdue.
Des crocs, des serres, des griffes — des formes de colère pure — fuirent les spectres et se réfugièrent sous les bancs, dans les recoins sombres des colonnes. Si le silence existait en ce lieu, on aurait pu entendre mille voix maudire mille vivants.
— Ombres… prenez place. Car je vous aime.
Les âmes s’assirent. Et leurs vêtements se formèrent lentement autour d’elles : chemises de marchands, salopettes de bûcherons, uniformes de soldats, tabliers de bouchers, smokings de dignitaires, cardigans de cochers, frusques de mendiants.
D’autres ombres étaient apparues. Noires, sans visages, sans traits, comme oubliées du monde. Les âmes assises les regardaient avec peine. Sous les bancs, des braises rouges les fixaient avec une convoitise ancienne.
L’air vibra.
— Quel sera le symbole de celui qui portera la parole ?
Des visions se superposèrent, incertaines :
— Une estrade sous les projecteurs... / Le piédestal d’une statue... / Le zinc d’un vieux bar... / Le bureau d’un écrivain... / Le pupitre d’un instituteur... / Le rocking-chair d’un capitaine d’industrie... / La table à dessin d’un inventeur... / Le banc d’un chariot poussiéreux... / Le perchoir d’une église, en surplomb de tous les bancs…
Et face aux sept rangées, le sol de marbre noir frémit. Une excroissance se forma lentement, se tordit, se modela… Jusqu’à devenir un siège d’une élégance redoutable, sculpté dans une matière indéfinissable.
— Pour celui qui présidera notre destin. À celui — ou celle — le plus digne de ce rôle.
La voix, plus grave qu’avant, interrogea une dernière fois :
— Qui est-il ?
— Qui suis-je ?
Le néant, à la fois immobile et frémissant, lui répondit, sa voix résonnant comme un écho né de rien :
— Je peux te dire qui tu es… mais seulement si tu réponds à mes questions.
Des silhouettes humaines traversèrent la brume, se glissant entre les colonnes sans fin, leurs pas muets effleurant le marbre sombre.
— Nous t’écoutons.
La brume soupira, coulant lentement entre les fûts immenses comme une marée vivante.
— Quel est votre métier ?
Des voix dissonantes murmurèrent, comme des souvenirs lointains :
— Charpentier… / Potier… / Sculpteur… / Marin… / Apprenti… / Avocat… / Paysan… / Mineur… / Poète… / Soldat…
— Étiez-vous passionnés par ce que vous faisiez ?
— Oui… / Par obligation… / Au début, oui… / Je le détestais… / Bof… / Je n’ai pas eu le choix… / Je suis devenu mon travail…
Un souffle souleva la brume.
— Et à quoi ressemblera le lieu où vous échangerez vos pensées ?
Les réponses surgirent, comme des esquisses tracées dans l’air :
— Une taverne, avec de la bonne bière et des rires francs… / Un parc, vaste, orné de grands arbres en fleurs… / Le jardin de ma maison, baigné d’un soleil qui ne brûle pas… / Le fumoir feutré du Rotary Club… / Une grange, qui sent la paille sèche, avec trois vieilles caisses pour s’asseoir après une journée dans les champs…
Alors, la lumière, filtrant entre les colonnes, se fit plus vive. Un lampadaire spectral, ou peut-être un arbre incandescent, pulsa au rythme des mots.
Certaines ombres se dissipèrent dans un souffle. Celles qui restèrent formèrent un demi-cercle autour d’un nouvel espace : des estrades de bois blanc s’élevèrent, taillées dans la matière même du silence. Sept rangées s’empilèrent, reliées par de fins escaliers recouverts de tapis rouge sang.
Les spectres étaient plus denses à présent, leurs contours précis, leurs visages sculptés dans la fumée noire. Ils n’étaient plus des ombres, mais des reflets de vie.
— À ceux qui veulent contrôler leur haine pour mieux agir… abandonnez-la. Elle ne sera pas perdue.
Des crocs, des serres, des griffes — des formes de colère pure — fuirent les spectres et se réfugièrent sous les bancs, dans les recoins sombres des colonnes. Si le silence existait en ce lieu, on aurait pu entendre mille voix maudire mille vivants.
— Ombres… prenez place. Car je vous aime.
Les âmes s’assirent. Et leurs vêtements se formèrent lentement autour d’elles : chemises de marchands, salopettes de bûcherons, uniformes de soldats, tabliers de bouchers, smokings de dignitaires, cardigans de cochers, frusques de mendiants.
D’autres ombres étaient apparues. Noires, sans visages, sans traits, comme oubliées du monde. Les âmes assises les regardaient avec peine. Sous les bancs, des braises rouges les fixaient avec une convoitise ancienne.
L’air vibra.
— Quel sera le symbole de celui qui portera la parole ?
Des visions se superposèrent, incertaines :
— Une estrade sous les projecteurs... / Le piédestal d’une statue... / Le zinc d’un vieux bar... / Le bureau d’un écrivain... / Le pupitre d’un instituteur... / Le rocking-chair d’un capitaine d’industrie... / La table à dessin d’un inventeur... / Le banc d’un chariot poussiéreux... / Le perchoir d’une église, en surplomb de tous les bancs…
Et face aux sept rangées, le sol de marbre noir frémit. Une excroissance se forma lentement, se tordit, se modela… Jusqu’à devenir un siège d’une élégance redoutable, sculpté dans une matière indéfinissable.
— Pour celui qui présidera notre destin. À celui — ou celle — le plus digne de ce rôle.
La voix, plus grave qu’avant, interrogea une dernière fois :
— Qui est-il ?
"Tout le monde tient le beau pour le beau,
c'est en cela que réside sa laideur.
Tout le monde tient le bien pour le bien,
c'est en cela que réside son mal."
Lao-tseu
Tao-tö king
c'est en cela que réside sa laideur.
Tout le monde tient le bien pour le bien,
c'est en cela que réside son mal."
Lao-tseu
Tao-tö king
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Re: la maison
(1er juillet 1863 – Toujours dans un espace hors du temps)
La lumière vacilla, comme hésitante. Une nouvelle question s’éleva, moins un ordre qu’un murmure d’espoir :
— Et ceux… qui ne veulent pas se battre / confronter ? Ceux dont la main a tremblé … dont le cœur a refusé la haine / l'ordre… Où sont-ils ?
Le silence répondit d’abord. Puis, lentement, très lentement, une onde invisible parcourut l’espace. La brume se déchira. De toutes parts, des ombres apparurent. Discrètes. Silencieuses. Elles n’étaient ni fuyantes ni hostiles, mais tenaces, droites, debout.
Elles s’avancèrent sans bruit, sans défi, sans arme. Leurs contours étaient plus pâles, plus diffus que les autres. Mais autour d’elles… rien ne pénétrait.
— Nous ne frapperons plus. — Nous ne saignerons plus. — Nous avons refusé… et nous refusons encore. — Nous avons plié, mais jamais rompu.
Le marbre noir du sol frémit. Et alors… quelque chose d’étrange se produisit.
L’air lui-même sembla se tendre, se densifier. La brume recula. Là où ces âmes posaient les mains, le vide se solidifiait. Des lignes translucides se traçaient dans l’espace, d’abord fragiles comme des veines de givre… puis plus épaisses… plus denses… jusqu’à devenir matière.
La voix de l’espace, grave, respectueuse, constata :
— Ils ne sont pas partis / en fuite. Ils sont restés / sacrifiés. Non pour haïr /aimer. Non pour détruire / punir. Mais pour tenir /affronter.
Les ombres se placèrent, en cercle, dos à dos, bras croisés ou mains jointes. Leurs silhouettes se fondirent dans la matière naissante. Lentement, lentement, s’élevèrent des pans entiers de verre noir, irisé de reflets d’argent et de nacre, comme si la lumière elle-même s’y était prise au piège. la lumière disparut et des murs de briques au joints de nacres formaient les murs de la maison.
Ce ne furent pas des murs faits de pierre, ni de métal. Mais de quelque chose de plus rare encore :
La résilience.
L’obstination de ceux qui, battus cent fois, refusèrent de battre.
La force muette de ceux qui plient mais ne cèdent pas.
Les voix murmurèrent encore, gravées à jamais dans la texture même de la matière :
— Nous serons les murs. Pour que les autres puissent frapper. Pour que les autres puissent parler. Pour que les autres puissent décider.
— Nous serons les murs. Pour que l’extérieur ne nous brise pas. Pour que l’intérieur ne se dévore pas.
Alors, la lumière les scella. Et les colonnes trouvèrent appui contre cette paroi éthérée. Le vent lui-même contourna ces murs sans les atteindre.
Et quand les âmes levèrent les yeux, elles comprirent. Ce lieu ne tiendrait pas par la haine. Ni par la vengeance. Ni par la peur.
Il tiendrait par elles.
Par ceux qui refusent de détruire, mais acceptent de tenir.
Les murs étaient là. Solides comme le serment de ceux qui refusèrent le combat… sans jamais céder au néant.
La lumière vacilla, comme hésitante. Une nouvelle question s’éleva, moins un ordre qu’un murmure d’espoir :
— Et ceux… qui ne veulent pas se battre / confronter ? Ceux dont la main a tremblé … dont le cœur a refusé la haine / l'ordre… Où sont-ils ?
Le silence répondit d’abord. Puis, lentement, très lentement, une onde invisible parcourut l’espace. La brume se déchira. De toutes parts, des ombres apparurent. Discrètes. Silencieuses. Elles n’étaient ni fuyantes ni hostiles, mais tenaces, droites, debout.
Elles s’avancèrent sans bruit, sans défi, sans arme. Leurs contours étaient plus pâles, plus diffus que les autres. Mais autour d’elles… rien ne pénétrait.
— Nous ne frapperons plus. — Nous ne saignerons plus. — Nous avons refusé… et nous refusons encore. — Nous avons plié, mais jamais rompu.
Le marbre noir du sol frémit. Et alors… quelque chose d’étrange se produisit.
L’air lui-même sembla se tendre, se densifier. La brume recula. Là où ces âmes posaient les mains, le vide se solidifiait. Des lignes translucides se traçaient dans l’espace, d’abord fragiles comme des veines de givre… puis plus épaisses… plus denses… jusqu’à devenir matière.
La voix de l’espace, grave, respectueuse, constata :
— Ils ne sont pas partis / en fuite. Ils sont restés / sacrifiés. Non pour haïr /aimer. Non pour détruire / punir. Mais pour tenir /affronter.
Les ombres se placèrent, en cercle, dos à dos, bras croisés ou mains jointes. Leurs silhouettes se fondirent dans la matière naissante. Lentement, lentement, s’élevèrent des pans entiers de verre noir, irisé de reflets d’argent et de nacre, comme si la lumière elle-même s’y était prise au piège. la lumière disparut et des murs de briques au joints de nacres formaient les murs de la maison.
Ce ne furent pas des murs faits de pierre, ni de métal. Mais de quelque chose de plus rare encore :
La résilience.
L’obstination de ceux qui, battus cent fois, refusèrent de battre.
La force muette de ceux qui plient mais ne cèdent pas.
Les voix murmurèrent encore, gravées à jamais dans la texture même de la matière :
— Nous serons les murs. Pour que les autres puissent frapper. Pour que les autres puissent parler. Pour que les autres puissent décider.
— Nous serons les murs. Pour que l’extérieur ne nous brise pas. Pour que l’intérieur ne se dévore pas.
Alors, la lumière les scella. Et les colonnes trouvèrent appui contre cette paroi éthérée. Le vent lui-même contourna ces murs sans les atteindre.
Et quand les âmes levèrent les yeux, elles comprirent. Ce lieu ne tiendrait pas par la haine. Ni par la vengeance. Ni par la peur.
Il tiendrait par elles.
Par ceux qui refusent de détruire, mais acceptent de tenir.
Les murs étaient là. Solides comme le serment de ceux qui refusèrent le combat… sans jamais céder au néant.
"Tout le monde tient le beau pour le beau,
c'est en cela que réside sa laideur.
Tout le monde tient le bien pour le bien,
c'est en cela que réside son mal."
Lao-tseu
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c'est en cela que réside sa laideur.
Tout le monde tient le bien pour le bien,
c'est en cela que réside son mal."
Lao-tseu
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Re: la maison
(1er juillet 1863 - Dans un espace hors du temps — avant l’avènement du costume)
Ils n’avaient pas de visages, ni de mains pour voter, ni de lèvres pour scander un nom ; ils n’étaient que présence et pression, qu’indices de souffle sur le marbre noir, qu’attention tendue dans les sept rangées où les âmes assises se confondent avec le silence, et pourtant le silence vibrait comme une corde tenue trop longtemps, car la question, plus ancienne que leurs blessures et plus neuve que leur désir de durer, revenait, cerclant la salle de sa simplicité nue : qui présidera ?
— Pas un roi, dit une voix sans timbre, car les rois n’écoutent pas.
— Pas un juge, répondit une autre, car les juges condamnent ce qu’ils ne comprennent pas.
— Pas un prophète, ajouta une troisième, car les prophètes emportent les foules et laissent les corps.
— Quelqu’un que l’on suive, fit une quatrième, non par crainte mais par évidence.
Le pupitre demeurait vide, mais son vide pesait comme une injonction ; autour, les murs de résilience ne prêchaient ni la fuite ni l’offensive — ils gardaient, ils contenaient, ils exigeaient qu’on ne leur confie pas un vertige mais une ligne.
— Il faudra une voix, reprit-on, qui ne crie pas et qu’on écoute ;
— Une main qui ne serre pas et qu’on suit ;
— Un cap qui ne s’impose pas et qu’on choisit.
Un flot d’objections, long et doux comme une pluie d’hiver, s’éleva, car chacun savait ce que le pouvoir fait aux vivants et craignait ce qu’il pourrait faire aux morts.
— Si nous donnons la présidence à l’un de nous, nous lui prêterons notre colère et il s’en vêtira ;
— S’il s’en vêt, il s’y brûlera ;
— S’il s’y brûle, il nous brûlera.
Alors une autre proposition, lente, grave, tomba comme on pose une pierre d’angle :
— Qu’il n’y ait pas de corps.
— Qu’il n’y ait qu’un habit.
— Que la présidence soit costume et non figure, mandat et non personne, centre et non trône.
Le marbre répondit d’un frisson à peine perceptible ; on aurait dit que la Maison inclinait la tête.
— L’autorité devra être double, poursuivit-on, armée comme un chef quand il faut marcher, populaire comme un tribun quand il faut convaincre ;
— Elle parlera le langage du front lorsqu’il faudra tenir, et le langage de l’hémicycle lorsqu’il faudra consentir ;
— Elle saura ordonner sans humilier, rassembler sans dissoudre, désigner sans s’ériger.
Une réticence alors, venue des places les plus hautes du demi-cercle :
— Et quand il se trouvera meilleur que la présidence pour une tâche ?
— Qu’elle se retire sans s’absenter, qu’elle incline son autorité pour faire place à l’excellence ;
— Qu’elle reste en lisière, mains posées sur le pupitre, soufflant aux spécialistes les noms, les seuils, les angles utiles, puis qu’elle reprenne sa place sitôt l’acte accompli.
— Qu’elle n’ait pas d’orgueil, car l’orgueil est une pente qui mène au gouffre.
— Quelles limites ? demanda le fond de la salle, dont la parole pesait comme un âge.
— Trois, répondit le chœur qui n’était personne :
— Qu’elle parle clair lorsque le temps presse,
— Qu’elle se taise nette lorsque quelqu’un sait mieux,
— Qu’elle rende compte au silence des rangées lorsque l’action aura fini de trembler.
Les caliceaux, au pied du pupitre, battirent alors une flamme courte — un battement, puis un autre — comme si le feu lui-même prenait note ; au-dessus, la voûte peinte par le dément courtois suspendit ses spirales et, l’espace d’un souffle, les angles impossibles parurent se ranger.
— Nous ne voterons pas, décida-t-on sans le dire ; nous consentirons.
— Que l’épreuve soit le poids du silence : si le pupitre accepte, si les murs tiennent, si le marbre ne se fend pas, alors la présidence est née.
Alors les critères se posèrent, lents, définitifs, comme des scellés dans la matière :
— Qu’elle n’ait pas de visage, afin que personne ne s’y reconnaisse trop.
— Qu’elle soit un habit, afin que chacun puisse, en elle, se tenir.
— Qu’elle porte des galons sans armes, car les armes appartiennent aux heures, non aux titres.
— Qu’elle marche comme un chef et parle comme un élu, car il faut tenir la ligne et garder le peuple.
— Qu’elle n’ait pas d’ennemis, seulement des tâches.
— Qu’elle n’ait pas d’amis, seulement des devoirs.
— Qu’elle se souvienne que ce qu’elle défend n’est pas la victoire mais la durée.
Alors, très bas, depuis les places que la poussière préfère, monta la clause qui manquait :
— Et qu’elle sache mourir sans disparaître : mourir de côté lorsqu’une compétence s’avance, renaître droite quand le besoin réclame l’axe.
Le débat dura encore — non en heurts, mais en vagues successives qui déposaient sur la grève du pupitre des sables toujours plus fins ; plus aucun mot ne prétendait conclure, tous cherchaient la ligne exacte où le pouvoir se met au service sans se nier, où l’autorité demeure aimable parce qu’elle demeure révocable par la nécessité même qui l’a créée.
Enfin le calme advint, ce calme plein qui n’est pas l’absence de voix mais leur ajustement.
Le marbre cessa de vibrer.
Les murs, légèrement, se redressèrent.
La voûte, d’un clin d’œil insensé, accorda ses courbes.
— Ainsi soit la Présidence, dit le silence, et cela suffit ;
— Qu’elle se lève sans corps, qu’elle se tende en costume, qu’elle prenne la voix que tous reconnaissent ;
— Qu’elle assume le commandement lorsqu’il faut marcher, qu’elle devienne tribun lorsqu’il faut convaincre, qu’elle se retire lorsqu’il faut faire mieux qu’elle ;
— Qu’elle revienne dès que l’axe manque.
Alors seulement, dans la lumière concentrée au-dessus du pupitre, un col se dessina — non pas comme une pièce d’étoffe, mais comme une ligne droite tendue à travers l’indécision, un bord net qui séparait le tumulte du dedans et l’appel du dehors, ourlé d’un fil presque invisible où l’on croyait lire, à même la couture du silence, les anciennes injonctions que l’on accepte parce qu’elles tiennent plus droit que nous ; puis, à mesure que la clarté se resserrait, vinrent des épaulettes lourdes, non d’or criard mais de galons sombres et d’alliages ternis, alourdies par le poids de campagnes qui n’ont pas eu lieu et de suffrages qui n’ont pas été comptés, épaulettes faites pour porter à la fois le choc des charges et la rumeur des places publiques, et qui, en s’ajustant sur un vide encore intact, donnèrent à ce vide la stature de ce qu’on suit sans qu’on vous l’ordonne.
Alors, très lentement, deux gants blancs apparurent — blancs non de pureté mais de geste exact — et, bien qu’ils n’eussent pas de mains, ils savaient où se poser : l’un, plat, calme, sur le rebord du pupitre, comme on appuie un plan sur la table avant de le dérouler ; l’autre, légèrement en retrait, paume ouverte vers les rangées, signe muet qu’on ne prend jamais sans offrir en retour, que l’ordre n’est rien s’il n’accueille pas l’assentiment de ceux qu’il rassemble, et l’on sentait, dans cette simple posture, la promesse d’une autorité qui ne se prouve pas, qui s’exerce en se contenant, qui renonce à l’emphase pour gagner en tenue.
Et parce que nul ne protesta, parce que le consentement pesa plus lourd que toute acclamation, la Présidence put naître ; elle n’était à personne, elle appartenait au besoin, et déjà, sans bruit, elle se tenait prête — à parler quand il le faut, à se taire quand il le faut plus encore.
Ils n’avaient pas de visages, ni de mains pour voter, ni de lèvres pour scander un nom ; ils n’étaient que présence et pression, qu’indices de souffle sur le marbre noir, qu’attention tendue dans les sept rangées où les âmes assises se confondent avec le silence, et pourtant le silence vibrait comme une corde tenue trop longtemps, car la question, plus ancienne que leurs blessures et plus neuve que leur désir de durer, revenait, cerclant la salle de sa simplicité nue : qui présidera ?
— Pas un roi, dit une voix sans timbre, car les rois n’écoutent pas.
— Pas un juge, répondit une autre, car les juges condamnent ce qu’ils ne comprennent pas.
— Pas un prophète, ajouta une troisième, car les prophètes emportent les foules et laissent les corps.
— Quelqu’un que l’on suive, fit une quatrième, non par crainte mais par évidence.
Le pupitre demeurait vide, mais son vide pesait comme une injonction ; autour, les murs de résilience ne prêchaient ni la fuite ni l’offensive — ils gardaient, ils contenaient, ils exigeaient qu’on ne leur confie pas un vertige mais une ligne.
— Il faudra une voix, reprit-on, qui ne crie pas et qu’on écoute ;
— Une main qui ne serre pas et qu’on suit ;
— Un cap qui ne s’impose pas et qu’on choisit.
Un flot d’objections, long et doux comme une pluie d’hiver, s’éleva, car chacun savait ce que le pouvoir fait aux vivants et craignait ce qu’il pourrait faire aux morts.
— Si nous donnons la présidence à l’un de nous, nous lui prêterons notre colère et il s’en vêtira ;
— S’il s’en vêt, il s’y brûlera ;
— S’il s’y brûle, il nous brûlera.
Alors une autre proposition, lente, grave, tomba comme on pose une pierre d’angle :
— Qu’il n’y ait pas de corps.
— Qu’il n’y ait qu’un habit.
— Que la présidence soit costume et non figure, mandat et non personne, centre et non trône.
Le marbre répondit d’un frisson à peine perceptible ; on aurait dit que la Maison inclinait la tête.
— L’autorité devra être double, poursuivit-on, armée comme un chef quand il faut marcher, populaire comme un tribun quand il faut convaincre ;
— Elle parlera le langage du front lorsqu’il faudra tenir, et le langage de l’hémicycle lorsqu’il faudra consentir ;
— Elle saura ordonner sans humilier, rassembler sans dissoudre, désigner sans s’ériger.
Une réticence alors, venue des places les plus hautes du demi-cercle :
— Et quand il se trouvera meilleur que la présidence pour une tâche ?
— Qu’elle se retire sans s’absenter, qu’elle incline son autorité pour faire place à l’excellence ;
— Qu’elle reste en lisière, mains posées sur le pupitre, soufflant aux spécialistes les noms, les seuils, les angles utiles, puis qu’elle reprenne sa place sitôt l’acte accompli.
— Qu’elle n’ait pas d’orgueil, car l’orgueil est une pente qui mène au gouffre.
— Quelles limites ? demanda le fond de la salle, dont la parole pesait comme un âge.
— Trois, répondit le chœur qui n’était personne :
— Qu’elle parle clair lorsque le temps presse,
— Qu’elle se taise nette lorsque quelqu’un sait mieux,
— Qu’elle rende compte au silence des rangées lorsque l’action aura fini de trembler.
Les caliceaux, au pied du pupitre, battirent alors une flamme courte — un battement, puis un autre — comme si le feu lui-même prenait note ; au-dessus, la voûte peinte par le dément courtois suspendit ses spirales et, l’espace d’un souffle, les angles impossibles parurent se ranger.
— Nous ne voterons pas, décida-t-on sans le dire ; nous consentirons.
— Que l’épreuve soit le poids du silence : si le pupitre accepte, si les murs tiennent, si le marbre ne se fend pas, alors la présidence est née.
Alors les critères se posèrent, lents, définitifs, comme des scellés dans la matière :
— Qu’elle n’ait pas de visage, afin que personne ne s’y reconnaisse trop.
— Qu’elle soit un habit, afin que chacun puisse, en elle, se tenir.
— Qu’elle porte des galons sans armes, car les armes appartiennent aux heures, non aux titres.
— Qu’elle marche comme un chef et parle comme un élu, car il faut tenir la ligne et garder le peuple.
— Qu’elle n’ait pas d’ennemis, seulement des tâches.
— Qu’elle n’ait pas d’amis, seulement des devoirs.
— Qu’elle se souvienne que ce qu’elle défend n’est pas la victoire mais la durée.
Alors, très bas, depuis les places que la poussière préfère, monta la clause qui manquait :
— Et qu’elle sache mourir sans disparaître : mourir de côté lorsqu’une compétence s’avance, renaître droite quand le besoin réclame l’axe.
Le débat dura encore — non en heurts, mais en vagues successives qui déposaient sur la grève du pupitre des sables toujours plus fins ; plus aucun mot ne prétendait conclure, tous cherchaient la ligne exacte où le pouvoir se met au service sans se nier, où l’autorité demeure aimable parce qu’elle demeure révocable par la nécessité même qui l’a créée.
Enfin le calme advint, ce calme plein qui n’est pas l’absence de voix mais leur ajustement.
Le marbre cessa de vibrer.
Les murs, légèrement, se redressèrent.
La voûte, d’un clin d’œil insensé, accorda ses courbes.
— Ainsi soit la Présidence, dit le silence, et cela suffit ;
— Qu’elle se lève sans corps, qu’elle se tende en costume, qu’elle prenne la voix que tous reconnaissent ;
— Qu’elle assume le commandement lorsqu’il faut marcher, qu’elle devienne tribun lorsqu’il faut convaincre, qu’elle se retire lorsqu’il faut faire mieux qu’elle ;
— Qu’elle revienne dès que l’axe manque.
Alors seulement, dans la lumière concentrée au-dessus du pupitre, un col se dessina — non pas comme une pièce d’étoffe, mais comme une ligne droite tendue à travers l’indécision, un bord net qui séparait le tumulte du dedans et l’appel du dehors, ourlé d’un fil presque invisible où l’on croyait lire, à même la couture du silence, les anciennes injonctions que l’on accepte parce qu’elles tiennent plus droit que nous ; puis, à mesure que la clarté se resserrait, vinrent des épaulettes lourdes, non d’or criard mais de galons sombres et d’alliages ternis, alourdies par le poids de campagnes qui n’ont pas eu lieu et de suffrages qui n’ont pas été comptés, épaulettes faites pour porter à la fois le choc des charges et la rumeur des places publiques, et qui, en s’ajustant sur un vide encore intact, donnèrent à ce vide la stature de ce qu’on suit sans qu’on vous l’ordonne.
Alors, très lentement, deux gants blancs apparurent — blancs non de pureté mais de geste exact — et, bien qu’ils n’eussent pas de mains, ils savaient où se poser : l’un, plat, calme, sur le rebord du pupitre, comme on appuie un plan sur la table avant de le dérouler ; l’autre, légèrement en retrait, paume ouverte vers les rangées, signe muet qu’on ne prend jamais sans offrir en retour, que l’ordre n’est rien s’il n’accueille pas l’assentiment de ceux qu’il rassemble, et l’on sentait, dans cette simple posture, la promesse d’une autorité qui ne se prouve pas, qui s’exerce en se contenant, qui renonce à l’emphase pour gagner en tenue.
Et parce que nul ne protesta, parce que le consentement pesa plus lourd que toute acclamation, la Présidence put naître ; elle n’était à personne, elle appartenait au besoin, et déjà, sans bruit, elle se tenait prête — à parler quand il le faut, à se taire quand il le faut plus encore.
"Tout le monde tient le beau pour le beau,
c'est en cela que réside sa laideur.
Tout le monde tient le bien pour le bien,
c'est en cela que réside son mal."
Lao-tseu
Tao-tö king
c'est en cela que réside sa laideur.
Tout le monde tient le bien pour le bien,
c'est en cela que réside son mal."
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- Darano
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Re: la maison
Longtemps, la Maison vécut sans plafond, comme si l’idée même d’un couvercle — d’une borne, d’un terme — eût été indécente. Le marbre noir étalait ses nappes profondes, veinées d’argent et de bronze, avec cette gravité d’obsidienne qui réfléchit la lumière sans jamais la rendre ; les murs, forgés dans la patience de ceux qui refusèrent de frapper, demeuraient dressés, presque doux, mais inentamables ; les colonnes, hautes et lisses, montaient sans hâte, sans fatigue, dans une ascension sans borne vers un « au-dessus » qui n’était pas le ciel mais une absence, une plaie laiteuse où rien n’avait de contour — ni haut, ni bas, ni dedans, ni dehors —, une ouverture béante vers plus ancien que l’ancien.
Cela, un temps, avait suffi. La Maison pouvait respirer dans cette nudité, comme un organisme qui s’ignore encore et n’exige des formes que leur promesse. Mais ce temps avait pris fin. À présent la Maison vacillait — non d’effroi, mais de manque — ; sa respiration se faisait courte, ses proportions tanguaient, son architecture glissait sur ses propres paradoxes comme sur une glace trop polie. Ce qu’elle était n’avait plus de socle. Et qu’est-ce qu’une Maison sans ancrage, sinon un rêve prêt à se défaire ? Le corps était perdu. Sans lui, l’édifice menaçait de se dissoudre dans la brume d’où il était venu : un brouillard d’âmes sans contour, une pensée inachevée, une forme inaboutie.
Les sept rangées avaient cessé de débattre ; elles ne jugeaient plus, elles ne discutaient plus. Elles attendaient. Non un signe, mais une densité ; non une théophanie, mais la venue de quelque chose d’assez vrai pour peser sur le marbre. Et, comme souvent dans les lieux où l’on ne prononce plus, ce qui devait arriver arriva — non par éclat, mais par évidence.
Il parut d’abord comme un défaut dans la perspective, un pas posé sur le marbre, l’autre suspendu dans l’irréel, et déjà l’on sut qu’il avait toujours été là — aux interstices, dans les coutures malmenées de la logique. Richard Upton Pickman — qu’ici l’on nommerait Sir Pickman par ironie, par respect, ou par commodité — avançait, gentleman dément, damné courtois, vecteur de choses que rien n’avait prévues. Son chapeau cabossé gardait des plis de rêves brisés ; son manteau traînait comme une traîne de toile arrachée, charriant des lambeaux de cadres, des rognures de pigments, des miettes d’humanité séchée au bord des toiles. Il sifflotait — non une mélodie, mais l’idée d’une mélodie : une ritournelle sans notes, sans commencement ni fin, le timbre d’un silence qui se souvient.
Ses yeux… non, ce n’étaient pas des yeux ; c’étaient des interstices, de petites fenêtres ouvertes sur un dehors trop vaste, trop profond pour être contenu par un crâne. Il ne regardait personne et pourtant regardait tout ; ou plutôt, c’était le monde qui passait par lui, comme un décor fait pour être traversé. Chaque pas faisait naître un écho, mais l’écho précédait le pas, et l’on eût juré que le marbre se souvenait de lui avant qu’il fût là. Son sourire fendit son visage, trop large pour un visage humain, et les ombres — qui ne bougeaient pas — le reconnurent. La Présidence — qui ne fléchissait pas — le reconnut. Tous, sans exception, le reconnurent.
Il était celui qui s’était offert quand il fallut un corps ; celui qui ouvrit chair, raison, esprit, et ne fut ni dissous, ni absorbé. Non pas ombre, non pas fragment : une anomalie vivante, présente, irréfutable. Il s’arrêta au centre, juste sous la déchirure blanche et infinie, et leva la main — un geste net, mesuré, ni salut, ni menace, ni prière : un acte, pur et irréversible.
Alors le ciel plia.
Le vide au-dessus de la Maison se tendit comme une membrane qu’on tire à rompre ; il gémit, résista, pleura des larmes de matière morte — mais plia. Des fils jaillirent du faîte des colonnes, d’abord frêles, délirants, vacillants : veines de lumière pâle, éclats de lune tombés dans l’eau noire. Pickman ouvrit les bras ; ses doigts — trop longs, trop nombreux aux articulations — écrivirent dans l’air des courbes qu’on ne sait pas nommer. À chaque mouvement, l’espace obéissait ; non qu’il fût commandé, mais parce qu’une volonté s’y inscrivait avec une autorité qui n’admet pas la défaite.
Il tourna — d’abord lentement, puis plus vite ; ses mains fendaient l’air comme des pinceaux, mais il ne peignait pas des couleurs : il peignait des concepts, des impossibles, des fragments de lois physiques brisées à l’endroit des coudes. Chaque geste sonnait ; chaque tour de main était un accord dissonant ; chaque battement de pied fendait la géométrie. Des arcs se tendirent entre les colonnes ; des spirales se lovèrent dans des courbes qui n’avaient plus de centre ; des angles naquirent que l’esprit refusait d’accueillir. Ici sa paume griffa l’air — un œil immobile apparut, qui ne se fixait nulle part parce qu’il était déjà partout ; là un cercle se ferma — un escalier suspendu flotta, qui tournait sans jamais ni monter ni descendre ; il claqua des doigts — un labyrinthe se grava ; il siffla — une fissure courut dans l’angle d’un mur et donna sur un lieu qui n’existe pas ; il tapa du pied — des éclairs de lumière morte inscrivirent sur la voûte des équations qu’aucune langue n’a le muscle pour prononcer.
Alors la fresque parut : vivante, changeante, incompréhensible, parfaite ; silhouettes humaines et monstres superposés, cités penchées sur leurs reflets, abîmes suspendus, portes entrouvertes sur des ciels révoqués. Au cœur du dôme, là où tout converge, une spirale toujours en marche — jamais dans le même sens, jamais autour du même centre — tenait lieu de loi : non un ornement, mais une contrainte, la trace d’un pacte. Car ce dôme n’était pas un toit : c’était un seuil, un verrou, une promesse cosmique tenue contre la fuite — le pacte de Pickman.
Quand ce fut achevé, il ne salua pas. Il ne parla pas. Il marcha simplement vers un angle du marbre où l’attendait — comme un défi posé au décor — une petite chaise de bois, bancale, usée, rescapée d’un atelier de campagne : disproportionnée, déplacée, d’une trivialité presque obscène dans ce temple à la logique disjointe. Il s’assit, posa son chapeau sur ses genoux, croisa les jambes, et alors seulement — pour lui, non pour la salle — la parole vint, basse et nette :
— Je ne partirai pas.
— Je ne serai pas des vôtres.
— Je ne serai pas dehors non plus.
— Je resterai. Ici.
— Spectateur de l’indicible.
Il leva les yeux vers la voûte ; son sourire s’ouvrit encore — plus vrai, plus faux, plus terrifiant que tous les sourires — et la Maison sut qu’elle avait désormais un plafond, et, plus que cela, un témoin. Un témoin qui ne partirait pas ; un regard fait pour les interstices ; un peintre patient assis dans la stalle d’un chœur qu’il venait de doter d’un ciel impossible. Richard Upton Pickman — gentleman fou, peintre des impossibles, gardien du seuil, spectateur silencieux — demeura, et, de sa petite chaise, tint l’accord : que le dôme contienne, que la Maison respire, que le vide se souvienne qu’on peut, parfois, le plier.
Cela, un temps, avait suffi. La Maison pouvait respirer dans cette nudité, comme un organisme qui s’ignore encore et n’exige des formes que leur promesse. Mais ce temps avait pris fin. À présent la Maison vacillait — non d’effroi, mais de manque — ; sa respiration se faisait courte, ses proportions tanguaient, son architecture glissait sur ses propres paradoxes comme sur une glace trop polie. Ce qu’elle était n’avait plus de socle. Et qu’est-ce qu’une Maison sans ancrage, sinon un rêve prêt à se défaire ? Le corps était perdu. Sans lui, l’édifice menaçait de se dissoudre dans la brume d’où il était venu : un brouillard d’âmes sans contour, une pensée inachevée, une forme inaboutie.
Les sept rangées avaient cessé de débattre ; elles ne jugeaient plus, elles ne discutaient plus. Elles attendaient. Non un signe, mais une densité ; non une théophanie, mais la venue de quelque chose d’assez vrai pour peser sur le marbre. Et, comme souvent dans les lieux où l’on ne prononce plus, ce qui devait arriver arriva — non par éclat, mais par évidence.
Il parut d’abord comme un défaut dans la perspective, un pas posé sur le marbre, l’autre suspendu dans l’irréel, et déjà l’on sut qu’il avait toujours été là — aux interstices, dans les coutures malmenées de la logique. Richard Upton Pickman — qu’ici l’on nommerait Sir Pickman par ironie, par respect, ou par commodité — avançait, gentleman dément, damné courtois, vecteur de choses que rien n’avait prévues. Son chapeau cabossé gardait des plis de rêves brisés ; son manteau traînait comme une traîne de toile arrachée, charriant des lambeaux de cadres, des rognures de pigments, des miettes d’humanité séchée au bord des toiles. Il sifflotait — non une mélodie, mais l’idée d’une mélodie : une ritournelle sans notes, sans commencement ni fin, le timbre d’un silence qui se souvient.
Ses yeux… non, ce n’étaient pas des yeux ; c’étaient des interstices, de petites fenêtres ouvertes sur un dehors trop vaste, trop profond pour être contenu par un crâne. Il ne regardait personne et pourtant regardait tout ; ou plutôt, c’était le monde qui passait par lui, comme un décor fait pour être traversé. Chaque pas faisait naître un écho, mais l’écho précédait le pas, et l’on eût juré que le marbre se souvenait de lui avant qu’il fût là. Son sourire fendit son visage, trop large pour un visage humain, et les ombres — qui ne bougeaient pas — le reconnurent. La Présidence — qui ne fléchissait pas — le reconnut. Tous, sans exception, le reconnurent.
Il était celui qui s’était offert quand il fallut un corps ; celui qui ouvrit chair, raison, esprit, et ne fut ni dissous, ni absorbé. Non pas ombre, non pas fragment : une anomalie vivante, présente, irréfutable. Il s’arrêta au centre, juste sous la déchirure blanche et infinie, et leva la main — un geste net, mesuré, ni salut, ni menace, ni prière : un acte, pur et irréversible.
Alors le ciel plia.
Le vide au-dessus de la Maison se tendit comme une membrane qu’on tire à rompre ; il gémit, résista, pleura des larmes de matière morte — mais plia. Des fils jaillirent du faîte des colonnes, d’abord frêles, délirants, vacillants : veines de lumière pâle, éclats de lune tombés dans l’eau noire. Pickman ouvrit les bras ; ses doigts — trop longs, trop nombreux aux articulations — écrivirent dans l’air des courbes qu’on ne sait pas nommer. À chaque mouvement, l’espace obéissait ; non qu’il fût commandé, mais parce qu’une volonté s’y inscrivait avec une autorité qui n’admet pas la défaite.
Il tourna — d’abord lentement, puis plus vite ; ses mains fendaient l’air comme des pinceaux, mais il ne peignait pas des couleurs : il peignait des concepts, des impossibles, des fragments de lois physiques brisées à l’endroit des coudes. Chaque geste sonnait ; chaque tour de main était un accord dissonant ; chaque battement de pied fendait la géométrie. Des arcs se tendirent entre les colonnes ; des spirales se lovèrent dans des courbes qui n’avaient plus de centre ; des angles naquirent que l’esprit refusait d’accueillir. Ici sa paume griffa l’air — un œil immobile apparut, qui ne se fixait nulle part parce qu’il était déjà partout ; là un cercle se ferma — un escalier suspendu flotta, qui tournait sans jamais ni monter ni descendre ; il claqua des doigts — un labyrinthe se grava ; il siffla — une fissure courut dans l’angle d’un mur et donna sur un lieu qui n’existe pas ; il tapa du pied — des éclairs de lumière morte inscrivirent sur la voûte des équations qu’aucune langue n’a le muscle pour prononcer.
Alors la fresque parut : vivante, changeante, incompréhensible, parfaite ; silhouettes humaines et monstres superposés, cités penchées sur leurs reflets, abîmes suspendus, portes entrouvertes sur des ciels révoqués. Au cœur du dôme, là où tout converge, une spirale toujours en marche — jamais dans le même sens, jamais autour du même centre — tenait lieu de loi : non un ornement, mais une contrainte, la trace d’un pacte. Car ce dôme n’était pas un toit : c’était un seuil, un verrou, une promesse cosmique tenue contre la fuite — le pacte de Pickman.
Quand ce fut achevé, il ne salua pas. Il ne parla pas. Il marcha simplement vers un angle du marbre où l’attendait — comme un défi posé au décor — une petite chaise de bois, bancale, usée, rescapée d’un atelier de campagne : disproportionnée, déplacée, d’une trivialité presque obscène dans ce temple à la logique disjointe. Il s’assit, posa son chapeau sur ses genoux, croisa les jambes, et alors seulement — pour lui, non pour la salle — la parole vint, basse et nette :
— Je ne partirai pas.
— Je ne serai pas des vôtres.
— Je ne serai pas dehors non plus.
— Je resterai. Ici.
— Spectateur de l’indicible.
Il leva les yeux vers la voûte ; son sourire s’ouvrit encore — plus vrai, plus faux, plus terrifiant que tous les sourires — et la Maison sut qu’elle avait désormais un plafond, et, plus que cela, un témoin. Un témoin qui ne partirait pas ; un regard fait pour les interstices ; un peintre patient assis dans la stalle d’un chœur qu’il venait de doter d’un ciel impossible. Richard Upton Pickman — gentleman fou, peintre des impossibles, gardien du seuil, spectateur silencieux — demeura, et, de sa petite chaise, tint l’accord : que le dôme contienne, que la Maison respire, que le vide se souvienne qu’on peut, parfois, le plier.
"Tout le monde tient le beau pour le beau,
c'est en cela que réside sa laideur.
Tout le monde tient le bien pour le bien,
c'est en cela que réside son mal."
Lao-tseu
Tao-tö king
c'est en cela que réside sa laideur.
Tout le monde tient le bien pour le bien,
c'est en cela que réside son mal."
Lao-tseu
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